Que dirait H.C Andersen du Copenhague d’aujourd’hui ?

« Dans la grande ville, il y a tant de maisons, tant de familles, tant de monde, que tous ne peuvent avoir un jardin »

Écrit le célèbre conteur et novelliste Hans Christian Andersen en 1844 dans La Reine des neiges (deuxième chapitre, Un petit garçon et une petite fille). « Le bon, l’aimable poète danois », comme l’appelait Alexandre Dumas, grandit dans la ville d’Odense (Centre du Danemark) où un musée lui est consacré, mais c’est à Copenhague qu’il connut ses premiers succès.

Un droit de passage pour tous les espaces verts de Copenhague ?

Il existe à Copenhague de nos jours un droit de passage pour accéder à la mer : la loi danoise interdit de privatiser un accès à la mer dans Copenhague. Pourquoi cela ne pourrait-il pas s’appliquer à tous les espaces verts, jardins d’immeubles inclus ? Certes, la majorité des quartiers de Copenhague satisfait le principe qu’une habitation ne soit jamais à plus de 300m à pieds d’un espace vert public ou d’un point d’eau (Københavns Kommuneplan 2019), ce qui est aussi le cas pour 44% de la population urbaine européenne (Joint Research Center, European Commission, 2018). Par contre, l’accès et l’usage, c’est-à-dire les activités autorisées dans ces lieux, sont trop souvent limités, notamment en raison de la propriété et de l’exploitation privée de ces espaces verts. Et cela, à entendre HC Andersen, ne date pas d’hier.

L’urbanisation d’hier et d’aujourd’hui

A l’époque ou HC Andersen écrit La Reine des Neiges (1844), le plan urbain de Copenhague est en plein bouleversement. La guerre de 1807 et les incendies ruinent les habitations de nombreux Copenhagois qui doivent être relogés. Les fortifications de la ville sont abolies, les limites de la ville étendues à de nouveaux quartiers résidentiels – Norrebro, Vesterbro, Osterbro (les quartiers-bro). De grands ensembles sont construits en bloc et renferment des cours intérieures spacieuses et invisibles depuis la rue. A l’inverse, le centre-ville, moins cher, accueille les familles les plus pauvres. Dans Borgergade, une rue aux abords de Kongens Have (les jardins du rois), les habitations se chargent d’étages supplémentaires et de jardins sur les toits. Borgergade est à la fin du XIXe siècle un des bidonvilles les plus denses et les plus pauvres de Copenhague. Et HC Andersen de décrire ces quartiers :

« Leur parents demeuraient dans une étroite ruelle. Ils habitaient deux mansardes en face l’une et l’autre. Les toits de deux maisons se touchaient presque : on pouvait sans danger passer d’une gouttière à l’autre, et se rendre visite. (…) les parents eurent l’idée de poser des caisses en travers de la petite ruelle. (…) Les enfants venaient s’asseoir sur de petits bancs entre les rosiers. Quel plaisir, quand on leur permettait d’aller s’amuser ensemble dans leur parc aérien ! »

Source : Annabelle Moine, illustration pour Un petit garçon et une petite fille, HC Andersen 

Soit tout privé, soit tout public

Comme aux temps d’Andersen, avoir accès à une cours intérieure ou un jardin reste un privilège. La période de confinement liée à la pandémie du covid-19 a remis en lumière les inégalités d’accès et de plus en plus de copenhagois envisagent de déménager en périphérie, ce qui fait pression sur l’attrait de la ville. Ainsi concurrencée, la municipalité de Copenhague, dans son Kommunalplan (2019) pour 2050 met l’accent sur l’attractivité de l’espace accessible :

“Copenhageners in all districts – both existing and new – must have easy access to green areas that are attractive to use.”

 En effet, quoi bon être à 50m d’un jardin ou d’un point d’eau si on ne peut s’y baigner toute l’année ou y jouer de la musique après 21h ? La grande majorité des cours et jardins d’immeubles sont la propriété d’entreprises immobilières privées qui de façon compréhensible limitent les usages possibles et également l’accès au public. Si l’on rendait l’exploitation de ces espaces publique, alors les citoyens pourraient raisonnablement utiliser ces espaces et de fait, leur conférer plus d’intérêt.

Des tentatives architecturales pour s’émanciper d’une vision urbaine dichotomique

Vus du ciel, les anciens quartiers-bro forment un patchwork de verdure insoupçonné, avec des briques rouges côté rue et des briques jaunes côté cour. Bjørn Nørgaard s’en est inspiré pour construire une résidence sculpturale serpentant le long de Bispebjerg Bakke. Cette résidence sans cour privatisée, est en soit une première provocation architecturale face à la privatisation des espaces verts. Aux allures de lindworm (créature a mi-chemin entre le dragon et le serpent) digne de l’imaginaire nordique, la résidence serpente mais ne se referme jamais sur elle-même.

D’autres architectes cherchent à trouver un compromis, comme par exemple la cours intérieure du Friksvarteret, à Nordhavn. Les architectes Vilhem Lauritzen on su allier jardins privés et cour partagée ouverte au public (voir image ci-dessous).

En 2020, l’urbaniste Gehl propose « Vesterbro passage », un projet de piétonisation de la rue entre la gare centrale et la place de l’Hôtel de ville (Bernstorffsgade to HC Andersensgade, encore lui !). Même si ce projet contribue à l’expansion et la meilleure connexion de l’espace public, il ne met pas fin radicalement à la problématique urbaine du public et du privé.

Source : Google maps Satellite – Bispebjerg Bakke 

source: Annabelle Moine, 10/09/2020 – Friksvarteret, Rostockgade 8, Copenhagen

L’urbanisme tactique à Copenhague ?

Espace privé, exploitation publique et citoyenne : et si les cours d’immeubles étaient un point de départ pour une conversion par petites touches des espaces verts ? L’architecte danois Lendager a proposé le projet Upgardens à Malmö, qui consiste en des espaces verts semi-publics. Ce projet qui s’inscrit dans l’urbanisme tactique, a pour but de revitaliser un ancien quartier industriel par l’installation de jardins potagers verticaux partagés et donnant la possibilité de jardiner toute l’année.

L’urbanisme tactique, ou acuponcture urbaine, désigne un urbanisme citoyen, participatif et éphémère, porté par des habitants, des communautés et/ou des militants et qui mobilise souvent les ressorts de l’art et de l’évènementiel. Dans cette perspective, déléguer la gestion des cours d’immeubles au public et surtout aux citoyens contribuerait à les responsabiliser, pour entretenir et donner une nouvelle valeur à des espaces désormais partagés.

D’autres grandes villes mondiales voient émerger des initiatives d’urbanisme tactique : Paris (France), avec Les Grands Voisins, projet d’accueil de réfugiés dans un ancien hôpital par l’association Aurore depuis 2015, et Wichita (Kansas, US), avec la transformation civile d’une voie automobile en piste cyclable par le mouvement 20/20/20. Ces ‘guerilla urbaines’ et projets de court-terme donnent parfois lieu à des transformations pérennes de l’espace urbain.

Ville ouverte au vert, nouvel imaginaire ?

En comparaison avec d’autres villes comme Paris et Wichita, la capitale danoise a des dispositions exceptionnelles pour accomplir les ambitions qu’elle s’est données pour 2050. Sa population de taille raisonnable (1,3M d’habitants en 2020) est de plus en plus jeune et active (la croissance démographique d’ici à 2031 est soutenue par les jeunes de moins de 18 ans et par la population active) et la confiance sociale qui la caractérise sont au moins deux raisons de croire que Copenhague, ville de l’architecture 2023 (selon l’UNESCO), fera émerger un nouvel imaginaire pour les contes de demain, loin des contrastes autrefois dépeints par HC Andersen.

Annabelle Moine (LinkedIn)